Poésien

Poésie Alfred Miloch Cineur poème

A la bougie, le dynamot
Me caresse de sa folie

Au lecteur


Des mots qui palpitent
Déposés sur du silence
A l'encre de lire

Amiloch - Mars 2024

L'écorcé


  Ça l'a pris dans son automobile, un matin, à neuf heures vingt-deux. En dormance. L'azur, déchiré par endroits, laissait passer de gros morceaux de ouate que le vent du nord se chargeait d'empaqueter au-dessus de la plaine.
Il a ressenti comme des picotements dans le bout des doigts. (Juste après avoir écouté pour la cinquième fois la dixième idée de Gibran Alcocer, alors qu'il naviguait sur la septentrionale trois - une petite route tracée au cordeau à travers les cultures.) Il était sans doute passé tout près. Son véhicule était depuis peu équipé d'un navigateur moderne, mais celui-ci ne lui était d'aucune utilité pour trouver l'Earendel Drive, comme on surnommait le chemin dans le jargon des étoiliers. Puis les picotements ont cessé. A la limite de la crise de notes.
Il a stoppé sur la voie déserte, a posé son stylo sur le tableau de bord et a l'a fait tourner. La direction de la pointe - midi - l'a un peu étonné. D'instinct, il aurait fait demi-tour. Mais les yeux ne voient pas toujours, c'est bien connu. Il a donc filé tout droit et a roulé pendant une demi-heure jusqu'au carrefour suivant. A dix heures, il a tourné à neuf. A dix heures quatre, encore à neuf, et une dernière fois trente-deux minutes plus tard. Les picotements ont repris. Ils ont monté le long de son avant-bras et ses pieds ont commencé à fourmiller. Alors il a ralenti, jusqu'à presque s'arrêter.
Il allait bientôt revenir à son point d'étonnement quand il a aperçu le chemin. Sénestre. D'un vert discret au milieu d'un champ d'ocres. Parallèle, il a stationné sa voiture (une vieille Ford que Flore lui avait prêtée il y a bien longtemps et avec laquelle il sillonnait toujours l'océan minéral) en prenant soin de ne pas gêner. Il en est sorti et s'est étiré tant bien que mal. Sur une pierre plate, son stylo lui a confirmé la direction à suivre. En point de mire, la silhouette minuscule de ce qui était probablement un vieux noyer.
Ses pieds ne lui faisaient pas vraiment mal, mais à onze heures, il a dû se résoudre à enlever ses chaussures. Il en a noué les lacets et les a jetées sur une épaule.
A treize heures, il a trouvé un peu de fatigue et une belle place entre deux petits amandiers, mais pas de lassitude. Il aurait eu plaisir à converser avec ce jeune voisinage mais les fourmis lui mangeaient les jambes. Il s'est donc contenté de saluer et s'est remis à marcher. Non sans avoir pris soin d'enlever ses chaussettes. Manifestement, elles gênaient la pousse de ses orteils, mais il ne le savait pas encore.
Quand il lui a semblé, avec la distance, que le noyer et lui étaient à peu près de la même taille, il a fait une halte. Il a voulu s'asseoir, mais ses genoux ont refusé de plier, alors, il est resté un moment debout. Singulière, la situation lui a provoqué cette fois une véritable crise de notes. Rien d'alarmant : depuis toujours, il avait "ses écritures". Flore disait que c'était comme des sortes d'impatiences de l'être. Cela pouvait le prendre à n'importe quelle heure, de jour comme de nuit. 
Comme il n'avait pas de papier, il a levé les bras au ciel et avec son stylo, a commencé à écrire.(Le ciel est à tout le monde et on peut écrire dessus sans froisser). D'abord une ligne, comme une nervure, avec de jolis mots (ocremer, étoilier, corde-à-ciel, horizon... et Flore, bien sûr, qui a tantôt une syllabe, tantôt deux, si bien qu'elle avait naturellement sa place dans cette valse de mots), puis une page entière.
Une feuille après l'autre, il a écrit entre ses mains rameuses. 
Quand les fourmillements ont envahi son torse, il a compris. Il avait suffisamment de feuilles pour être relié. Les pieds enracinés dans l'argile, il a continué à écrire tant qu'il a pu :  l'eau, les vaisseaux, la peau balayée d'écumes brunes, le tronc qui durcit, les bras qui se coudent, les doigts qui brindillent. Englouti. Son crâne fêlé laissait s'échapper par endroits des paquets d'humeurs élaborées  que le temps se chargerait de disperser. A la dérive, ses effets ont sombré sous les flots terreux. Tout le jour, il a puisé ce qu'il avait d'encre, jusqu'à s'écorcer.
Au bout d’un éphémère infini, les picotements ont repris. Les étoiles de Cassiopée ont fleuri à ses doigts branchus.
L'éclosion s'est produite le lendemain, à neuf heures vingt-trois.


Amiloch - Dimanche 15 mars 2026

La baleinière des étoiles


 Ce n’est pas son vrai nom, mais c’est ainsi que les villageois surnomment le vaisseau que j’ai monté autour de l’arbre-mât : un tilleul majestueux plus vieux que le plus vieux des vieux tilleuls. Il m’a fallu des années pour l’assembler, ce bateau. Branches par planches, toiles par voiles. Mille matins pour en dresser les plans et autant pour aller de la quille au gréement. Entièrement conçu pour faire corps avec l’arbre-mât et supporter le voyage astral.

J’ai travaillé tous les jours de toutes les années de toute une vie pour découper, assembler, coudre, scier, filer, clouer, défaire, corder et recommencer, esquisser, peindre, hisser… Sous les regards curieux de la dryade qui niche dans le feuillage de l’arbre-mât et des gens du village qui, avec le temps, ont fini par ne plus prêter attention à mon manège. Sauf deux. L’Ancién et La Felle.
Une nuit, quand j’en étais au tout début des travaux, L’Ancién, un agriculteur presque aussi vieux que le tilleul et qui avait perçu toute la nuit qui sommeillait en moi, était venu me visiter sur le chantier. Contrairement aux autres habitants, il s’arrêtait encore fréquemment au pied de la baleinière en construction. Cela faisait quelques soirs qu’il passait tout près de l’arbre-mât, alors je l’avais salué et invité à s’approcher. Nous avions échangé quelques banalités sur la qualité des bois d’assemblage, puis il avait porté son regard sur la voûte, qui avait ce soir-là revêtu son manteau d’apparat.
« As-té vu la Cassiopée, là ? » avait-il fait.
J’avais hoché la tête. Je n’avais jamais fait part à personne de mon intérêt pour les astres et tout le monde pensait que lui ne levait jamais le nez de sa terre.
« En-su la poénte de l’entrmi, su la rete de P’tit Chariot, y’a l’etoele a mun grand pepae ! O lé sun cllou… »
Il n’y avait pas d’émotion particulière, dans sa voix. Je connaissais l’histoire du grand-père de l’Ancién ; c’était l’instituteur qui me l’avait racontée. Il la tenait de son propre père, qui lui-même… Bref, il me l’avait racontée, c’est tout. Et sans se moquer. L’aïeul, donc, avait pour habitude de dormir face à la fenêtre, alors forcément, ce côté du ciel était devenu familier à toute la maisonnée. Une nuit, sa fille (la mère de l’Ancién) avait surpris un homme sans visage sortir de cette même fenêtre. Elle l’avait interpellé mais rien à faire… La silhouette s’était évanouie dans l’obscurité. La fille, elle, s’était rendue auprès de son père et avait trouvé celui-ci les yeux grands ouverts sur Cassiopée. Il était en partance.
L’Ancién s’était retourné, les yeux plus sombres que la poisse noirceur dans laquelle baignent les feux solaires qui me consument.
« Mun grand pepae l’étae ine étoelié, coum té », avait-il lâché en scrutant mon visage.

Je n’ai jamais rien montré de mes sentiments à personne. Pas plus ce soir-là qu’un autre… Cela ne sert à rien. J’ai laissé une illustration de la baleinière dans un coffret enterré au pied de l’arbre. Ce n’est pas moi qui ai fait le dessin, je n’ai pas les doigts pour ça… L’appareillage reste curieux et attire tous ceux qui ont de l’ailleurs en tête : de temps en temps, des artistes se posent près d’ici. C’est l’une d’eux qui m’a laissé l’image de la baleinière – épinglée sur la coque.
La carène est montée autour de l’arbre-mât, au tiers inférieur de la hauteur du tronc, et la proue est orientée en direction de l’étoile du matin. Ce qui fait que la pointe arrière de l’embarcation est inclinée vers le sol. Je précise parce que bon nombre de gens ne distinguent pas la poupe, les deux extrémités du bateau étant pareillement effilées, ce qui donne de loin à l’ensemble du bâtiment un aspect de croix bancale inversée.
J’ai positionné une paire de rames un peu en arrière du fut. Une seule, oui… Débarrassé de la pesanteur, je n’aurai pas besoin de plus pour faire avancer le Black Nox. (C’est ainsi que j’ai baptisé la baleinière, parce que j’ai trouvé le dessin le matin suivant une nuit sans étoiles). Et encore, c’est pour le cas où je resterais englué dans une zone encalmée, ce qui est fort peu probable : une fois passée la voûte, il n’y a aucune raison que je sois freiné par quoi que ce soit. Il me suffira de passer au large des corps célestes pour ne pas me laisser piéger par leur zone d’attraction. Dans l’océan ténébreux, il n’y aura rien pour ralentir ma course. Pas d’air, pas de frottement. La base du tronc servira de dérive pour lutter contre d’éventuels vents solaires. Et pour ne pas perdre le cap dans l’atmosphère, au départ. Je ne vous cache pas que c’est là le point délicat. Une fois franchie la ligne de Karman, le plus dur sera fait : le Black Nox filera droit entre les brillants qui perlent l’univers, passera la Lune par tribord et fera voile sur la noirceur intersidérale, porté par les poussières stellaires, salué par les comètes et guidé par le destin. En espérant ne pas accrocher un satellite aux branches du navire…
A voir l’ensemble du houppier, c’est le gréement qui interpelle… J’aurais pu lacer de grandes tentures dans la ramure, mais je ne peux en risquer la perte. Je me répète, mais j’appréhende surtout la traversée de l’atmosphère. Après, le risque est moindre. J’ai opté pour une mosaïque de voiles quadrangulaires tendues entre les branches à l’aide de petits filins d’acier. La plupart des pièces sont taillées dans du coton de parachute et si la plus grande pourrait couvrir une table nuptiale, la plus petite est à peine plus grande qu’un mouchoir. A chaque coup de vent, j’ai ajusté, renforcé un lien, déplacé une voile jusqu’à parvenir à un donner à l’ensemble un profil adapté aux abysses du cosmos.  Si quelques-unes s’envolent, je pourrai aisément les remplacer : j’ai suffisamment de draps de coton, de fil et d’alènes pour traverser deux fois l’univers. A part trois barriques d’eau douce et autant de caisses de vivres, je n’emmène rien d’autre. Si, une bouteille de rhum.
(Je me permets ici une parenthèse. Une fois, une fillette est venue me mettre en garde. La Felle. On lui avait parlé de la baleinière des étoiles. Elle s’est approchée et sur le ton de la confidence, m’a dit que dans l’espace, il faisait très froid et que je ne pourrais pas respirer. C’était touchant. J’ai essayé de lui expliquer la pensée de mon voyage, que mon esprit s’élancerait comme un météore quand mon corps resterait ancré au sol. J’ai ajouté que la dryade veillait sur le Black Nox et que je ne risquais rien, mais que je comptais sur elle pour venir ajouter une couverture sur moi au besoin. Elle a paru satisfaite.)
D’autres sont restés plus sceptiques.
Mais qu’espère-t-il ? S’il survit aux premières heures, il tiendra quoi… Un mois, deux peut-être ? Je comprends ces questions ; je me les serais adressées sans doute également si j’avais été un de ces passants arrêtés sur le quai. A vous, je peux bien le dire : le grand-père de l’Ancién n’a même pas eu besoin de bateau, lui. Je suis persuadé que mon entreprise sera couronnée de succès. On finira par me trouver sur la couchette, et en suivant mon regard froid, on aura la preuve de mon passage : un clou d’argent piqué dans le ciel de nuit en direction de l’arc-du-soleil-levant. Ce clou à cinq têtes, je le garde là, auprès de mon reposoir, avec un martelet et suffisamment de corde-à-ciel pour me hisser à la hauteur de l’événement. Il est le fruit de milliers d’observations nocturnes et d’un apprentissage patient des arts de la forge. Certains taillent leur clou dans l’itinérance, le polissent patiemment le long de leur chemin de vie. D’autres attendent d’être arrivés au bord du monde pour aiguiser l’œuvre avant d’entamer l’ascension de la coupole céleste. Si, parallèlement à la trempe de mon sceau, j’ai entrepris la construction du Black Nox, c’est que je ne compte pas m’arrêter au dôme. Une fois ma marque fichée sur la toile, je passerai outre et fendrai le néant jusqu’aux premiers amas floconneux.  
Je voguerai sur cet océan de vide et de gaz dispersés dans lequel naissent, flottent et meurent les étoiles. Je voyagerai librement, déconstellé à travers les limbes de jais, et je me jouerai des corpuscules ombreux, défiant les noyaux aléatoires et cinglant à l’abri des rayons diffractés, des pulsars et des inflorescences lumineuses – je plongerai à l’origine des temps.
Je suis un étoilier.



Amiloch mai 2025

Ignition

 
Piquée sur la voûte une enchanterelle 
Par les vents battue entre les nuages 
Comme une dernière invite au voyage 
Esquisse à la nuit une passerelle 
 
Germinale aux orages qui grondent 
Vibrant à ceux qui dans l’air du soir 
Dans un mouvement de balançoire 
Rêvent de faire tourner le monde 
 
Elle enchemine l’horizon 
(Uniquement des yeux germés) 
Quand il se fait tard à raison 
Derrière les volets fermés 
 
Vois-tu de fil en aiguille 
Ces clous d'argent dans le noir 
Qui cordent jusqu'à l'ivoire
Un passage à la scintille ?
 
J'y vais assurément 
Doubler la lune-bonde 
Et dans une seconde 
Dérimer fermement 
 
Pour de la coupole 
Jeter le harpon 
Entre les étoiles 
Droit sur l’origine 
 
Et tout du long
Silencieux 
Suivre la ligne 
M'éparpiller 
 
Devenir 
A jamais 
En un mot 
Constellé 
 
 
Fanal 
Obscur 
Infime 
Eclat 
 
Bleu 
Pur 
Et 
Froid 


Amiloch avril 2025

Sans crier gare


Je reste là
Ta-dac...          Tadoum
L'écho de toi
Ta-dac...     Ta-doum
Si proche encore
Ta-dac... Ta-doum
Si loin déjà
Ta-dac... Tadoum
Qui s'évapore
Tadac... Tadoum
Entre les voix
Tadac-Tadoum
On oubliera
Tadactadoum...

Amiloch avril 2025

Black Nox

Dans les eaux froides du néant,
Jette les dés, lucky whaler,
Pêcheur de lumière,
Harponné à la voûte, 
Au-delà des atmosphères,
Dérive'n dry,
Jusqu'à te rompre l'étendard,
Suis les échos délétères,
Crève la poisse noirceur
De ta pointe huilée
Au pic à mots.

Quand, les oripeaux fichés au mât,
S'échouera ta fripe collante,
Glacée, meurtrie
A la brume du jour qui se lève,
Dirty finder,
Et que, les yeux creusés de fatigue
Dans l'indifférente raison, 
Tu  navigueras en  contrepoint ;
A la laisse de ton sillage,
La souille
Des gouttes de la nuit
- Tout à ses éclaboussures - 
Ancrera ton coeur de vieil étoilier
A la croche de ses lambeaux.
 
No one à la marge.

Taché de sienne sous la lune
Décousu par les chants de l'aube
Sombre jusque sous les paupières
Tu t'écris, fucky blinder
Et ta main émergée de l'onde
Aux doigts branchus qui se replient
Dans les écumes vagabondes
Tempête ce qui t'enracine
A la page

Black Nox au canot
 
Comme le temps a poussé
Charpenté d'oublieux rameaux
Comme le temps s'est fait flux
Holy fisher
Ouvert sur les ténèbres
Au silence gelé des vides
Tu te répands à travers les encres
du hasard aboli

Soupçonné d'infini


Amiloch février 2025

Le cordelier

 
En vieux tisseur 
A la ficelle 
Notre homme oscille
A l'envirgule 
, désensorcelle 
Et se défile 
A la chancelle 
Jusqu’aux lueurs 
Les plus hostiles... 
                Il entrelace 
Départicule 
Enpulsatile 
Et manivelle 
Les horripiles 
Des envoûteurs 
Les plus agiles ! (Qui s’en brisellent) 
Il péninsule
A la nouvelle
, des liendociles
, avec des fils 
De balancelles 
Qu'il enfutile 
- tout en dentelles 
… 
Loin, loin des îles 

Au crépuscule 
Il encordèle
Et majuscule
                Du bout de l’Elle 
, il carapace sa presqu'il. 

Amiloch janvier 2025


Vice de forme

Madamonsieur
A triste mine
Son mirliton
Yoyote un peu
En hiatus et répétition
N'est pas conforme
A c'qu'il devrait
C'est agaçant

"Y'a plus d'saison
Sous l'uniforme
- Que voulez-vous ?
Tout fout le camp...
- Sauve qui peut !
Je sais pourtant
Tout se réforme
A c'qu'il paraît
Mais non de non
Et quand bien même
Les mirlitons...
Bon sang d'bon sang
Soyons sérieux !"

Nous y voilà

Madamonsieur
Eille rumine
Au fabriquant
Son contentieux
"Où est le temps
Rappelez-vous
(Que c'était bien)
Celui d'la norme
Des mirlitons
Marchant par deux
En haut de forme
Celui d'antan
Des rejets des enjambements
De la raison
Sans hiatus ni répétition ?
 
- Y'a malfaçon ?
- Parfaitement

- Mais non, mais non
Juste un peu de
Jeu dans le son
De son système
Là, admettons
C'est déroutant
Mais ce n'est rien..."

Amiloch - décembre 2024

Octobre

Il pleut partout des parapluies
La ville s'en noie de couleur
Et goutte à goutte

A tous ses toits

De corolles toilées... Lueurs
Que le jardinier de la nuit
Sème à la voûte

Autour de moi

Je les vois se poser sans bruit
On peut les prendre pour des fleurs
Au bord des routes

Ce n'en sont pas

Amiloch - octobre 2024

Taraxacum

  Je me suis perdu dans les plis inflorescents, d'une fleur nébulaire, brillante, initiatique, comme on le ferait dans un tableau d’artifice qui figé par le temps exposerait, cosmiques, 
ses blancs, ses gris, ses bleus, polissant patiemment ses graines de lumière en un grand capitule : des akènes oblongs aux reflets chatoyants.
 J’ai caressé les soies, douces, holostellaires,  jetées sur la noirceur de la mer éternelle
 qui naissent de son cœur et jaillissent, luisantes, jusqu’à s’extrémiter en fines élancelles dont chacune déploie ses bouquets floconneux aux éclats miroitants. Sous les vents oniriques, j’ai dérivé rêvant sur les rives amères des courants symboliques et je me suis grisé, de la robe bleutée, blanche et capitulaire, d’une étoile d’antan.

Amiloch - août 2024

Ad luminaria

Là-bas un champ d'étoiles
Rayonne aux oubliés
Tous ses fleurets d'argent
Et son souffle dérive
Entre les notes bleues
Du prélude des temps

Je croise entre deux mondes

Un amas de lucioles
Qui loupiote à la germe
S'en disperse muet
Et ses pauvres scintilles
Se perdent dans le noir
- Grand moucheur de chandelles -
Où leurs humeurs jetées
Dans les plaines devisent
Sous de sombres lueurs
Au-dessus des bleuets

Sur les chemins de nuit

Là-bas un champ d'étoiles
En bouquets de soleils
Graine de nébuleuses
Aux pétales vermeils
Et d'amas cotonneux
Vagues et lactescents

Quand le soir au fossé
Entre chaque seconde
A l'infinie clarté
Je partage en silence
moi le vieil étoilier
Loin des feux éternels
Le sillage à la fane
De mon plus bel été

Amiloch - juillet 2024

A l'essenciel

J'ai volé quelque livre
Et j'en ai fait des yeux
Bu ma part de vin vieux
A l'encre des chandelles

Marché à contrechamp

Sur les chemins épris
De tout ce qu'il me manque
J'ai comme un saltimbanque
En marge des tonnelles

D'un fil noir et fragile
Repris tant de sillons
Entre les pavillons
Perdus des étournelles

Que cousu d'horizon
J'ai mes sillons repris
Déraciné, vagile
Semé à la chancelle

J'ai capturé le chant
Des baies de murmurelles
Dans un filet d'argile
Sous un soleil de plomb

Titré le ciel

Où est le temps où j'étais ivre ?


Amiloch - juin 2024

Luisance

Chaude lumineuse et bleutée
Arondelle corpusculaire
Va battre les champs étoilés
De tes ailes adamantines

Pour enfeufolleter le soir

Sous ma lanterne mouchetée
De moissonneur crépusculaire
Entre les voûtes palatines

Je perçois à peine voilés
Les échos de ton ostensoir

Amiloch - avril 2024



Quand la nuit

Quelques miettes d'univers
Poudrent les éparpillés
D'ors, d'écumes parcellaires
Qui vont portées par les vents

Débotté de pesanteur
Tout à ses rêves luisants
L'étoilier, sur l'Ocremer
Se constelle en baleinier

Et tirant de ses évents
(Est-ce de l'eau ou de l'air
De l'essence, quelques vers
De songes embouteillés ?)

Issues d'ailleurs et d'hier
Et miroitées de poussière
Quelques pensées pour l'avant
Il se dérobe à la terre

Fièrement accastillé
Debout sur le passavant

Amiloch avril 2024

A Merveille

Tout au fond du fond du temps
Kiosquées sous nos paranuits
Tristes les belles-de-pluie
Etoilent d'incarnadin
Les lampeux papillotant

A l'écho du fond du temps
(Ah ! les jolis jours de pluie)
Abonné des ciels de suie
Un escholier musardin
S'en émeut de temps en temps

"Pourquoi vouloir tant et tant
Faire des belles-de-pluie
Pour des lumineux contents
Entoilées d'imperminuit
Les soleils de nos jardins ?"

Au-delà du fond du temps
Dans leur manteau smaragdin
Elles se meurent d'ennui

Amiloch décembre 2023

Le Mange-monde

Sa tête est une bête ;
Une bête tapie
Au sombre des idées,
Qui pousse
A guet, s'enfle et s'emplit,
Se tend jusqu'à s'éperdre.

Battant le fond de cale,
Elle crache à gémir
Son venin de conquête
Et son âme défaite
S'étrille
De se mal contenir.

Que la bête tempête
Et sa tête est ravie !
Elle va, décidée,
Clabousse
Dans les moindres replis
Pour à la fin se perdre ;

Et quand sa face étale
Ne laisse rien paraître
On devine à ses yeux
La brille
D'une chose qui peut
De tout toi se repaître.

Amiloch - août 2023.

Laisses de mer

Au sabir de la plage
L'océan se respire
Presque indéfinissable

Il reflue et soupire
A l'oiseau sans sillage
Qui écume l'azur

Ses rêves de voyages
Qui roulent en brisures
Entre les grains de sable

Amiloch - Juillet 2023

Blast

Aujourd'hui c'est grand jour de vent
Je vous le dis, profitons-en !
Installez-vous bien comme il faut...
Si vous aimez le beau vieux temps,
Prenez celui d'écrire un mot
(Il n'y a rien d'obligatoire)
Et attendez le bon moment :
Il faut savoir être impatient
Jusqu'au silence des oiseaux.

Alors, imperceptiblement,
Pêle-mêle dans l'air courant,
Voyez s'éfaufiler l'avant,
S'envoler avant les rideaux,
Par la fenêtre, mon manteau,
La pendule,  un bol, un stylo,
(Rien d'inutile ou d'accessoire)
Quelques pages qui vont passant
Une guitare et des photos...

Peu à peu, accelerando,
Un livre, un faux tapis d'orient,
Suivent un corbillon d'argent,

Une boussole, un sac à dos, 
Même une quille de Margaux
(Ah ! bon sang mais quelle passoire !)

Et puis ce sont mille drapeaux

Effilochés : les vêtements
 Du présent qui part en lambeaux 

Au giron de l'air alliciant.
Ipso buffet, piano facto,
Le four, la table et le frigo,
Le lave-linge et le chauffe-eau
Le toit les murs et crescendo
Le futur encore au berceau
Se dispersent à travers champs.
Sauf un casque de wisigoth ;
Un vieux saladier en fer blanc.

Tout s'en va, oui ,tout fout le camp... 

Manquent les applaudissements.
L'apothéose : quel tableau !
(La belle valse migratoire)
Voilà, la vie va voltigeant
Par les trous de mon écumoire !
Allez, levons les mains, bravo !
Battons des bras ! C'est rigolo,
Non ?
         - Sans façon, merci... Vraiment.

C'est dit si délicieusement
Laissez donc, je ne suis qu'un sot
Un idiot qui aime le vent
Restons-en là, fermons le ban

Tout décousu de la mémoire 

Et séparons l'ivraie du faux
Perdu dans ma tête j'attends
Calme le retour des oiseaux.

Amiloch - janvier 2023


L'arc-en-terre

Bleu indigo violet
L'oeil derrière son volet

Chante un thyrse de lilas
Le pastel d'un teinturier
Le ciel d'un matin d'été
Un peu d'herbe poussée là

Sous le Soleil meurtrier
Trompettes de Jéricho
Cuivrez-les et promettez
De répercuter l'écho

Rouge orange jaune et vert
Des restes de l'arc-en-terre

Amiloch - décembre 2022

Dialogue autour d'un brin d'herbe

I


Comment écrire sur un brin d'herbe ? Tout simplement, en le tenant bien horizontal.
- Et que peut-on écrire, sur un brin d'herbe ?
- Ah...
- De quelle couleur ?
- Vert, naturellement. Tiens, regarde !
- C'est joli. On aurait pu écrire : je voudrais être un nuage, ou j'aime les caresses du vent, ou encore j'existe.
- C'est fait.

II


Que peut-on lire sur un brin d'herbe ? L'humeur du temps.
- Sur celui-ci, il n'y a rien. 
- Tu n'es pas d'humeur à le lire. Si tu l'étais, tu lirais ce que j'y lis...
- Ah...
- Précisément.



Amiloch novembre 2022

Gardien de phare

Je suis monté sur la première branche. Ce n’était pas bien difficile, c’était une grosse, à moins d’un mètre du sol… Je suis resté debout à regarder le haut de l’arbre. C’est un vieil ami. Je me suis dit que l’ascension ne devrait pas être trop pénible - je pensais atteindre le sommet en deux ou trois heures. J’ai vérifié que j’avais bien tout mon matériel : une corde de nylon passée sur les épaules, ma scie, une croix de noyer à la ceinture (qui me sert de grappin) et, bien sûr, la lampe.
Je ne suis plus tout jeune ; gagner la cime est tout de même une épreuve. D’ailleurs, il faudra que je songe à former un apprenti. Avec le temps, j’ai perfectionné mes outils. Prenez le grappin, par exemple… Je me souviens de ma première ascension. C’était le lendemain de ma rencontre avec un étoilier, que j’avais croisé sur le chemin, une nuit d’automne à quelques kilomètres d’ici. Je prenais alors des photographies du ciel. Cela m’arrivait régulièrement quand le temps était clair. (Je dis «arrivait» car si je fixe toujours le ciel aujourd’hui, ce n'est plus sur du papier glacé). Un craquement sous ses pas avait trahi sa présence. J’ignorais presque tout des étoiliers et du peu de paroles qu’ils utilisent.
Celui-ci avait regardé, au-dessus de nous, ma lampe tempête éteinte depuis peu (je n’en avais qu’une à l’époque et je ne l'éteignais que le temps de voler quelques images), comme on contemple un trésor, puis s’était tourné en direction d’une autre lumière, sur l’horizon, avant de s’en aller comme il était venu en suivant le chemin. J’étais resté seul au pied du géant centenaire à feuilles caduques qui vivait là (un bon repère pour installer mon appareil photo toujours au même endroit afin de pouvoir analyser les clichés de la voûte : je notais la date et comparais la position des étoiles en fonction de la saison). Depuis cette rencontre, j’ai pris l’habitude de passer chaque soir accrocher une lampe aux plus hautes branches de l’arbre. Je me souviens bien de la ramure de mon premier poste, différente de celle qu’a celui d’aujourd’hui. J’ai dû changer après un orage. En fait, c’est le principal danger de ma fonction. La foudre. Oui, la foudre, c’est forcément la foudre… Ce ne peut être que la foudre.


 Au milieu de l’ascension, je me suis arrêté pour souffler.
 Ma mutation n’a pas été compliquée. Chez moi, j’ai pris une carte d’état-major, j’ai repéré l’emplacement de ma rencontre avec l’étoilier et j’ai tracé une droite en direction de celle qu’il avait prise. Les jours suivants, j’ai suivi le cap et au bout de quelques kilomètres, je suis tombé sur l’arbre. Je l’ai vu de très loin et il m’apparaissait déjà grand…


 Un regard au-dessus de moi : la prochaine branche était hors de portée et justement, je parlais du grappin. Au début j’utilisais un vrai grappin métallique. Même modeste, il était trop lourd, toujours à me gêner dans ma progression et difficile à dégager pour aller plus haut. Déjà qu’avec la lampe… Je suis rapidement passé à une croix de bois, mais là encore, difficile de ne pas l’accrocher dans les branches plus fines. J’ai fini par bricoler une croix plus fonctionnelle, avec deux lames de noyer et un petit axe métallique qui me permet de la replier (un peu à la façon d’un mètre de chantier) afin de la glisser dans ma ceinture. Au besoin, je la déplie, je l’attache à une extrémité de la corde et je continue comme ça, supprimant quelques petites branches avec la scie pour faciliter la descente et les prochaines ascensions, jusqu’à la cime.
 En haut, je me suis assis à califourchon sur la dernière branche charpentière, un peu en-dessous du rameau de métal que j’ai greffé dans le fût. J’ai déjà pensé à monter une espèce de plate-forme, mais je ne suis pas là pour me reposer. Enfin, pas longtemps, et m’attacher au tronc quelques minutes me suffit à scruter l’horizon sans risquer la chute. De là-haut, je regarde les étoiles, bien sûr, mais surtout le chemin. A voir les quelques feux qui le balisent, je me dis que je ne suis pas tout seul.
 J’ai allumé la lampe et je l’ai accrochée au bout du greffon. Elle tient avec un mousqueton et même par grand vent, ne peut toucher aucune partie du corps de l’arbre.


Une fois, en comparant deux clichés, j’ai vu un point lumineux de plus dans le ciel de nuit et su que l’étoilier avait réussi. Je me suis dit que c'était peut-être un peu grâce à moi. D’autres passeront, aujourd’hui, demain, dans des mois, des années, va savoir… On ne sait pas grand-chose des étoiliers, sinon qu’ils peuvent compter sur les gardiens de phares.



Amiloch novembre 2022

Focus

Dies praeteritos

A quoi pensait-elle, cette enfant, sur la photo ?
Un cliché sépia avec, au verso, le nom d'un lieu-dit et une année à l'encre noire, cadeau d'un oublié de passage. Du vrai sépia, pas du qui fait chic, pas du teinté d'intemporel.
 Non, du périssable, du qui jaunit pour de vrai, du qui n'a pas été pensé
 pour être reproductible.
 Du qui brûle.
 A quoi pensait-elle ?

A quoi pensait-il, cet enfant, sur la photo ?
Tirage d'un anonyme en noir et blanc avec, au verso, un prénom et les quatre chiffres d'une année sombre. Du vrai noir et blanc, pas du qui fait genre, pas du qui cache.
Non, du qui passe, du qui montre, du qui n'a pas été pensé 
pour mettre en valeur. 
Du qui se consume.
A quoi pensait-il ?

A s'éclabousser de couleurs
et
drap dessus
bras dessous
à s'imaginer

Amiloch - 2022

Plume au canon

Le soir au feu il répétait
Il répétait pourquoi  pourquoi
Et pourquoi pourquoi crépitait
Que la guerre est n'importe quoi

La mort même lui murmurait
Pourquoi ne veux-tu pas de moi
Entre la chaleur et l'effroi
Le soir au feu il dépitait

Il radotait battait breloque
Tout médusé d'abus d'obus
Ricanait à Pétaouchnok
De sa raison mise au rebut

Montant aux brumes, répétait
A l'Attisante  non c'est non 
De sa plume baïonnettait
En trinquant au son du canon

Pourquoi pourquoi

Amiloch - octobre 2022

Concerteau

Plic, une goutte rebondit sur ma paupière. Il pleut vraiment très fort, cette nuit. Une pluie qui traverse le toit, quand même... C'est déjà arrivé. Quand c’est comme ça, je me lève et je mets des gamelles. C'est pénible parce qu'il faut mettre en place le dispositif mais les récipients sont là qui attendent, dans le placard aux instruments. C'est déjà arrivé, oui, mais pas souvent, alors je peux bien le faire, cet effort. Juste, il faut se lever. Ploc, une grosse goutte sur le parquet fait que je me décide : ce serait trop bête de rater cette occasion.
Flore est fatiguée qui sur un coude me regarde, assis au bord du lit.
"Le vent dans les arbres", souffle-t-elle avant de poursuivre "Ton public attend".
Je la regarde par-dessus mon épaule et je mesure la chance que j'ai. Un jour, je réparerai la toiture... Pour l'heure, il s'agit de composer avec les circonstances. Flac, dehors les feuilles battent sous le vent comme un tonnerre d'applaudissements ; je me lève.
J'ai mis de mon beau temps pour constituer ma collection de gamelles. J'ai une préférence pour le fer émaillé mais on n'en trouve plus guère et il sonne souvent un peu faux. Il y a une étiquette par écuelle, casserole et bidon même si, pour avoir choisi avec soin, je connais la note de chaque ustensile.
Cette nuit, ce sera le concerteau en la majeur, au ton donné par une magnifique écumoire placée au point d'impact de la grosse goutte. Ici, un seau do et plus plus loin, une timbale amie. La goutte qui tombe au niveau de mon oreiller fait un petit bruit sourd, heureusement de fréquence basse. Quand je serai recouché, je m'allongerai de façon à la faire taper sur mon front, comme jouée d'aléatoire par un cymbaliste orageux.
Patiemment, je dispose les instruments dans la chambre et je reprends ma place aux premières loges. Flore a un petit sourire. Nous sommes au concert. Un air simple et joli.
Egoïstement, j'attends le coup de cymbales.

AMC / août 2022

Sorcelière

 
Elle se dissipe dans les feux de l’aurore ; 
Son corps est fait de branches, son cœur étincelle, 
Et quand le ciel cuivré de cendres se dentelle, 
On voit dans les ajours son œil briller encore. 
 
Dans le matin frileux, erratique bestion, 
Tu attends en silence la métamorphose, 
Espérant - mais de loin - qu’une plume se pose 
Pour ne pas te brûler au jeu de la question. 
 
Le crapaud, le chat noir, le serpent, le dragon, 
Se pressent en riant tout autour du chaudron ; 
Leurs parents plus prudents se signent le museau. 
 
Par un enchantement, la poussière soulève 
Comme un enfantement dans le jour qui se lève ; 
Le sort en est jeté, c’est le cri d’un oiseau. 


Amiloch - Mai 2022

Trois pies

"Qu'est-ce que c'est que ça ?

— On dirait un bossu… 

— Il n’est pas comme nous.

— Bosse, boss’ boss’, bossu !
 — Enlevons-la-lui ! »  Là
C'est un ancien courbu.

« Qu’est-ce que c’est que ça ? 

— On dirait un branchu… 

— Il n’est pas comme nous. 

— Branche, branch’ branch’, branchu ! 

— Retaillons-la-lui ! » Là

C’est un ancien feuillu. 

« Qu’est-ce que c’est que ça ? 

— Serait-ce un mal-moulu ? 

— Il n’est pas comme nous. 

— Sus à l’hurluberlu ! 

— Remoulons-le ! » Voilà

C’est un ancien tordu. 

Juste un moineau qui penche, 

Désailé, à la branche 

D'un noyer vermoulu.

Amiloch mai 2022

Transhumance

J'ai perçu dans un courant d'heur
Sur le parquet un mouton gris
énigmatique ambassadeur

Courir jusqu'à saute-fenêtre
Se fondre dans le ciel souris
Demain poussièrera peut-être

En flocons de neige horlogère
Au pré qui nous est imparti
Une couverture légère

Une fois le berger parti

AMC-2021

Jeu de quille

C'est une barque de verre
Où l'on dérive entre amis
A la barbe des notaires

Dans le brouet de l'hiver
Une coupe d'alchimie
Dont les vertus sont à taire

Une gîte à l'oeil sévère
Pavillon de l'infâmie
Pour les belles charitaires

Une quille de travers
Haut-fond où tout est permis
A nos âmes réfractables

Amiloch 

Contrariété

Voilà qu'on sonne
Qu'on se toc-toque
Madamonsieur
Ouvre la porte
En tamanoir
Et grands les yeux
Eille suffoque
- Voilà t'y pas
Qu'On vient lui dire
Que bla bla bli !

Ca pique un peu
A la nervure
On a dit bli ?
C'est scandaleux
Pour qui s'prend-On ?

On est ainsi
Madamonsieur
Il ne faut pas
Lui en vouloir
On a dit bli
C'est sans savoir
On n'est qu'un on
Comment peut-il
Avoir raison ?

Madamonsieur
ferme la porte
Loufoque un peu
Dans son couloir
Eille sait bien
Que l'on dit bla
On d'vrait savoir
Eille godille
Par la serrure
Mais où est-On ?
Il s'est fourmi
Du coup du coup
Y'a plus personne


 A. Miloch Cineur novembre 2021 


Weirdy writer

Wordy worker
Croche et soupire
D'encre à voyage
Il ensourcèle
Quand il défouit
Son baratin
Troubadespire
De malgré tout
Troque et dissèque
Le moindre mot
Salamalèque
Autour du pot
Croque et détonne
Au creux du bal
Qu'il tournevire
Comme une alouette
Tout en grisole

Worky worder
S'enfle et s'emplit
Jusqu'à chavire
Comme personne
Au paravent
D'airs et d'oubli
Il s'enficelle
S'encamisole
Rouille d'automne
Goutte à l'appel
Du temps qui sonne
Se dévillage
Pleut de partout
Verse timbale
Jusqu'à tue-tête
Un faux matin
A l''échapelle
Puis il s'enfouit

Writy weirder

Amiloch
 octobre 2021

Avatar

Je suis né sous tes yeux 
A quelques mots de là 
Sous le poids d’une langue 
Qui confuse qui doute 
A se lire en silence 

De tes poches trouées 
A la ligne j’entends 
Faiblement s’écouler 
Le temps qui s’étincèle 
En profanes épures 

Je m’éveille à l’instant 
Le trait poisseux de sens 
Comme suinte à l’ivoire 
Noir un peu de ton sang 
Qui infuse qui goutte 

De ta tête percée 
Par l’usure j’entends 
Les matins s’égrener 
Que sont nos jours ainsi 
Semés à tour de temps ? 

Mon ami mon semblable 
Ton pendant ta doublure 
Eternelle ; éphémère 
Sosie né sous tes yeux 
A quelques mots de là 


Amiloch septembre 2021

Une mouette

Elle gît au milieu du champ
Comme un navire abandonné
Avant l'hiver

Son beaupré est rouge de sang
Le mât de son aile est brisé
De laminaires

Lambeaux d'étoffes au couchant
Qui font de l'oiseau un voilier
Sur l'ocremer

Amiloch août 2021

Le Garde-page

Dernier poste avant l’horizon. Je lève les yeux sur la couverture : elle est là, bleu d’origine, qui borde la feuille d’ocre sur laquelle je sillonne. Celui qui regarde bien, au vent de la pliure, devine un filet de lumière, comme un lien entre les saisons. Il ne se demande pas ce qu’il y a derrière. 
Quand le cahier me rend nébuleux, argent, gris, rouge même un peu : c’est que c’est le soir. 
Moi, j’habite en mode portrait, la dernière maison avant la Marge, avant la peine des laboureux qui s’étend à perte de droite quand tu vas vers le nord. J’ai mes repères, maintenant. J’ai fait un croquis pour mon successeur. 
Je suis le garde-page. Je n’ai pas l’air, comme ça, mais… Tiens, un nuage ! Il a la forme d’un avion, dis, t’as vu ? Les deux bras à l’horizontale, je l’imite, funambule à la Marge. Nos lignes ne se croiseront pas, il doit être au-dessus de la septième parallèle, une des lignes régulières pour le bord inférieur du monde. Je le sais parce que j’ai mes repères, maintenant. Je suis le garde-page et je vais par les chemins, par tous les chemins, tous les chemins. C’est normal, je suis le garde-page. 
Qui va là ? Je plaisante, on voit si loin que je ne suis jamais surpris. J’ai quand même une longue-vue de fonction qui me sert à distinguer le faux du vrai, que je consigne tous les soirs à l’intérieur du carnet (je précise entre parenthèses que le carnet, on dirait une petite maquette du monde, c’est amusant mais c’est déroutant) 
 Le carnet, il était dans la boîte, avec la longue-vue, au milieu d’un tas d’autres carnets, ceux de mes prédécesseurs. Quand j’y repense, je n’avais rien demandé. Juste, je marchais. 
A force de marcher, forcément, un jour, on arrive au bout. Au bout de rien, au bout de rien du tout. On arrive à la Marge. Dernier poste avant l’horizon. 


Au début, j’ai lu. J’ai beaucoup lu. Tous les carnets. Au début, je cherchais un moyen de m’en aller. Parce que je n’avais rien demandé, quand j’y repense. Juste, je marchais. 
Je ne suis pas prisonnier, attention, pas du tout. Mais il faut bien que quelqu’un garde la page sinon… Une fois, j’ai vu un perdu qui allait dans le mauvais sens, vous y croyez ? Il venait de l’est, comme ça, et se dirigeait vers la pliure, tranquille. Je l’ai arrêté juste avant la Marge. Là où il a pleuré, il reste encore un peu de blé. 
Au début, j’ai lu, j’ai beaucoup lu. Les carnets sont maintenant bien rangés sur une étagère. Sur le dos, ils ont une ligne qui fait un dessin quand ils sont bien côte à côte. Ça fait comme une espèce d’électrocardiogramme avec des amplitudes différentes… C’est bien un truc de garde-page, ça. Au cas où le monde se trouverait sens dessus dessous. C’est comme ça que j’ai pu les ranger, d’ailleurs. Pas besoin de numéro, pas besoin, il n’y a que la ligne qui compte. Une ligne, cela n’a ni début ni fin. Comme pour les chemins, les parallèles comme-ci et celles comme-ça, la Marge... Tout est chemin. J’ai beaucoup marché. 
Une fois aussi, j’ai vu un étoilier. De dos. Il était loin déjà mais qu’aurais-je pu faire, de toute façon ? Je connais le ciel de nuit aussi bien que les carnets et je sais exactement le nombre d’astres qui brillent au-dessus de la pliure. 
J’ai pris les carnets et j’ai relu. J’ai beaucoup lu parce que j’ai beaucoup marché. Et puis je suis arrivé au bout. Au bout de mes lectures, au bout de mon carnet bientôt. Je ne me demande pas ce qu’il y a derrière. Je le sais. Je laisserai la longue-vue dans la boîte et j’entourerai les carnets d’une ceinture de chaume, que j’ai tressée en paille de blé-du-perdu. Parce que quand même, remettre les carnets dans l’ordre, c’est long, et que le monde peut aller sens dessous dessus. 
J’ai fait la Marge un million de fois. Je le sais parce que j’ai compté. J’ai compté parce que j’ai beaucoup marché. C’est normal, je suis le garde-page. 


Honolulu

Madamonsieur

C'est merveilleux

Est en voyage au bout du monde

Eille en perd pas
Une seconde
Qu'est-ce que ça ?
Et ça quoi c'est ?

Madamonsieur
S'emplit les yeux
Eille affabule

De sable fin, de cocotiers
Se fait clicher
Pour le retour, dis mon amour
Me souviens-tu ? Je te souviens
Des Philippines
 Honolulu 
Etou Etou 
Quoi que dit-eille ?
Que c'est si loin
Outé, outé 

Madamonsieur
Se rêve un peu
Tout doucement
Eille pendule


                                                                                                                                  Amiloch juillet 2021

Tà Fantastika

Je me souviens de cet enfant
De son épée de coudrier
Sous l'oeil du roi des pissenlits
Fauchant mille petits soleils

Nous avons échangé nos bleus 

Le temps se retourne à merveille
Entends-tu sonner l'halali ?
C'est le chant d'un ancien guerrier
Je me souviens de ce passant.

Amiloch juin 2021

Ibi semper mecum

(Chant de l'étoilier)

Dans la poussière de tous mes voyages
Tu es le phare
L'oasis
Cachant la forêt
Au creux des arbres
La clairière
De tous mes jamais

Tu es au collier
De tous mes chemins
Le pas
La boussole
Battant sous la peau
Le secret des aubes
Aux sources du sens
Ibi semper mecum

Nous sommes
Au bout du champ c'est possible
En quête de l'essentiel
Quand sera l'heure  à la saison
Nous fleurirons la voûte
Du cosmos
Nous traverserons désargentés les prés désertiques
Jusqu'au pied de l'arc-en-ciel
Sous les vents abattants
Nous nous séparerons du temps

Aux miroirs océans
De ceux qui me désîlent
Tu es le radeau et le cap
Tu es le soupir
Dans mes tempêtes
Quand je retourne aux orages

Mon étoile

Amiloch 

Passe-t-il ?

Il passe
On ne regarde pas
Il repasse
On y regarde à deux fois
Il dépasse
On regarde de travers
Il surpasse
On regarde en-dessous
Il outrepasse
On regarde ailleurs
Il trépasse
Tiens-donc... Regardez-moi ça
Mais pour qui se prend-il ?
On regarde au-delà

Amiloch 2021

Essorage

Sur un ramage fantastique
Imaginez-vous en oiseau
Qui chante en secret sur une île

L'exercice est bien difficile
Pour celui qui fait le moineau
Loin des consignes exotiques

Petit n'aime pas les devoirs

Un peu plus d'imagination
De rouge de jaune de vert
Ce que vous êtes tête en l'air

Petit n'est pas fait pour les cages
Et si les lignes de couleur
Sont de jolis barreaux de page
Il ne se sent pas oiseleur

Mais il n'aime pas décevoir

De son crayon pousse un rameau
Sur mesure pour qu'il déserte
Par la fenêtre grande ouverte

Petit s'envole sans un mot


Amiloch 2021

Le Gris

Du soir
Qui ronge au pied du  mur
Sous le Soleil d'hier

Du temps
Qui départemental
Serpente à contre champ

De mer
Comme au tissu des blouses
Qui ricoche à rebours

De pluie
Qui chante à fleur de pierres
Son égout de couleurs

De plomb
Qui sort par tous les tons
Te cueillir des images

Des perles
Quelques mots en collier
Faits d'ombre et de lumière

A.Miloch 

Chute libre

Vraiment, mon interlocuteur était très respectable. Il parlait fort bien, avec aisance et en suivant une progression linéaire. Vous voyez ce que je veux dire, non ? Cette façon de parler qui fait que vous commencez toujours une phrase en prenant appui sur la fin de la phrase précédente... Par exemple : la poésie est un art majeur. Ce n'est pas qu'elle soit interdite aux enfants mais il faut une certaine maturité pour jouer des figures de style. Car tout est métaphore et métonymie, n'est-ce pas ? Etc. Vous m'en mettrez dix kilos, mon général. Il parlait fort bien, avec aisance et en suivant une progression linéaire, disais-je... Il parlait creux. Comme tous ces gens qui ont peur du silence et le brisent avec un nombre de mots incroyablement vides de sens. Ce qui devait arriver arriva, je décrochai. Je sais comment cela se passe, c'est toujours pareil : encore un coup du Nanpeuplus...  Il y a une voix dans ma tête qui résonne "M'aider, m'aider, m'aider" (au passage, orthographions correctement cette expression qui n'a rien à voir avec le mois joli mais avec le moi en détresse). Et tandis que les mots de mon vis-à-vis m'entrelocutaient en rafales sans faiblir, je jouai le lanceur d'hélice et le biplan qui stationne en permanence dans mon hangar crânien couvrit au démarrage une salve de recommandations qui me parvenaient sourdement. Sans hésiter, l'aéroplane me sortit de la tête entre les yeux - c'est d'ailleurs peut-être pour cela que l'on parle des ailes du nez - et je tirai sur le manche pour ne pas percuter le front de l'ennemi dont la bouche crachait inlassablement son lot de munitions syntagmatiques. Je réussis non sans mal  à stabiliser l'appareil comme je passais au-dessus d'une forêt capillaire clairsemée et j'optai pour un tour de la salle à la recherche d'une fenêtre ouverte, d'une porte entrebaîllée, enfin, bref, d'une éclaircie... J'appuyai sur ma gauche afin d'approcher mon ami et collègue de travail Emecy qui ripostait avec bravoure dans un duel qui l'opposait à un prorateur aussi redoutable que celui qui continuait à mitrailler mon corps sans s'être aperçu que je n'étais plus à l'intérieur. Un peu à l'écart, Vladimir, notre officier de l'époque, avait les paupières closes. Il dormait paisiblement. C'était à croire que le feu nourri des conversations le berçait littéralement. Je poussai jusqu'à l'estrade où une délégation de parleurs d'élite s'était réfugiée pour échanger quelques cartouches à blanc et crus voir dans le regard absent du premier la présence du Nanpeuplus... Je souris avant de partir en vrille brusquement sous l'effet d'un courant d'air, redressai au mieux et fonçai droit sur la baie qu'une jeune femme venait d'ouvrir pour échapper aux missiles verbeux d'un conférencier. En passant au-dessus d'eux, je vis que l'homme portait un bracelet montre et que... Bingo carburant ! comme on dit dans le jargon des pilotes. J'avais juste le temps de regagner la base. Demi-looping et rétablissement : direction mézigue. Le chemin du retour oscilla entre périphrases et circonlocutions automatiques. J'eus le temps d'apercevoir le biplan d'Emecy qui avait fini par capituler et tentait lui aussi de retrouver sa carcasse. Je songeai un instant profiter de la calvitie d'un franc-déclamateur qui s'était inséré dans le feu du monologue qui me canonnait mais je me ravisai en craignant avoir du mal à récupérer mon appareil. J'engageai donc une feuille morte au-dessus de ma tête, et, quand je fus certain de me crasher à bon port, n'hésitai pas une seconde à sauter en plein vol. Viser la pointe du nez, juste au bord pour éviter, là, il fallait que j'atterrisse pile sur ma... attention, contact !

"Vous avez vu, il m'a tiré la langue ! Il a dit : il faut que je me sauve, et il m'a tiré la langue !"


Amiloch-Cineur 2014

Amiloch poésie poème poésien Alfred Miloch Cineur éthiopique Chansonnier versification

Prémices


Madamonsieur
Ah quel malheur !
Sans sa moitié
Se roule un peu
Eille dévie
L'aspirateur
A racheter
Les semblants d'heures
Pour éviter
De dépenser
Tout son ennui

Madamonsieur
Se moque un peu
Et Soliloque
Dans sa saison
Attend le soir
Pour s'effeuiller
Sur le côté
C'est pas sérieux
Allons, venez
Il n'y a rien
A la télé

Madamonsieur
Eille a la grouille
Des pompons bleus
Que voulez-vous ?
C'est l'temps qui toque
Et qui s'écoule
C'est qui, c'est qui ?
C'est toi, l'oubli ?
Ah ! non... personne
L' ambassadeur
S'est faufilé sous le tapis

A. Miloch Cineur - hiver 2020 

Raconteurs

 A J.K. Fradet


Il y a deux points orangés
Qui se consument dans le soir
De ces chasseurs d'esprits chagrins
L'air autour est si parfumé
De leurs nouvelles échangées
Que l'on peut lire à leurs fumées
Semblables à celle d'un encensoir
Les histoires de simples grains

Le Nanpeuplus

Sans rien dire il s'est déplacé
A poussiéré son grand manteau
Pesé le jour
Jeté le contre
Il a posé là son chapeau
Sa condition
Ses préjugés
Nu-pieds sur sur le sol désertique
Mal argenté
Décadémique
Il s'est juste mis à danser
Et virouni
Et virouna
Battre de l'aile à tour de bras
Tordre le cou
Jusqu'à se déclarer rompu
Abeurnouti
Claquémoulu
Enfin il s'est, malisolé
Démouliné
Jusqu'à bout de fil ferbattu
Puis il a remis ses chaussettes
Sanifourbu
Son manteau son chapeau sa tête
Sans dire un mot
Il est revenu à sa place

Amiloch 2010


Dis-moi ce qui est beau




Dis-moi ce qui est beau.
Ma beauté, c’est presque le vent qui court sur un champ d’orge au soleil de juin. C’est presque la douceur de cette peau végétale qui ondule, fragile, de cette couverture qui passe du vert tendre au blond chaud.
C’est presque.
Ma beauté, c’est presque aussi ce visage de femme que la lumière du monde teinte de continents à la dérive d’un mouvement de tête et qui, les yeux clos, songe à la moisson.
C’est presque.
Ma beauté, c’est presque l’écho de ton rire.
C’est presque la capitulation des gouttes d’eau sur le feuillage à l’après-pluie.
Ma beauté, c’est presque le temps qu’il fera et qui n’est plus. C’est presque le rouge sur les flots qui miroitent. C’est presque.
C’est la seconde avant le rien
Le je-ne-sais quoi qui s’enfuit
La fausse note en souvenir
Les éphélides à venir
L’ombre, le silence et l’ennui
C’est ton bonheur avant le mien
C’est le coquelicot.


Amiloch 2019

Journal d'une seconde

Tic, une seconde, j’arrive

Une minute et je suis à vous
Je prends mon parapluie et la mer

Une heure ; bien calé dans mon parapluie, j’en tiens fort le mât, le vent se lève.

Un jour, je valse avec les eaux, ai un peu froid… Je retourne ma veste, elle est trempée.
Je l’accrosse
Mon parapluie n’est pas de grande facture, mais c’est un bon parapluie.

Une semaine ; les baleines aux vents ne savent plus où donner de la tête. Elles plongent et mergent avec la Lune. J’écope et peine et rame avec les mains.
Comme je peux. 
Je m’épuise jusqu’à sec.

Un mois ; au déluge a succédé une mer d’huile. J’ai fini par lâcher la crosse. Enroulé autour du mât, je me repose.

Un an, un récif, une île, une plage, un feu, une étoile, un chant, une sirène, un cargo, une barque, tac !

Un lustre, la barbe, j’aurais dû mettre un chapeau
Le capitaine sera vexé ? Tant pis
Ah ! Il ne s’agit pas de cela
Une lettre pour moi ? Merci
S’il me plaît, je signerai là
Oui

Un siècle pour arriver jusqu’ici…
Je connais ce parfum
Alors j’ouvre, que voulez-vous ? Je lis
"Mon ami, réveillez-vous"

Et pour un temps elle me rejoint
Au petit jour je prends sa main
Faites donc poupe-proue, marin
Nous rentrerons en parapluie


A. Miloch Cineur 2019

Céramique


  Je jette un coup d’œil par la fenêtre : personne. De jour en jour, le parc s’est vidé. Partis, les hommes en costumes-téléphones ; enfuis, les joggers. Défoulées, les pelouses ; décriés, les enfants et résigné, le saxophone qui murmure et frissonne sous les accents du vent – oublié sur un banc – saluant le dernier homme.
  Décampés, les promeneurs ; échappés, les pigeons ; oubliés, les amoureux ; diffusée, la nouvelle ; filés les matins tièdes et les ballons d’hélium… Les allées, les venues, désertées, ne sont plus – autour de la fontaine – qu’un souvenir qui traîne, qui traîne…
  J’essaye de tendre l’oreille, je m’étire l’audition presque sur l’horizon ;  plus un son.
  Muets les autocars, afaunes les forêts, silencieuses qu’elles en donnent le fris…
  L’heure bleue est arrivée ; nous allons déchanter.
  Qu’un jour nouveau s’élance ! Que lumière et silence
 
                        au loin les aulnes tremblent, les rides sur l’eau me semblent
 
  Défaits, les lits de feuilles. Claquées, les volées de mouches sur les murs – décrépis – au passage. Ecriées, ces lignes ; tourbillonnants, leurs mots – dans l’air d’un saxhélium – qui, tout pointus de sens en vélin d’arbalète viennent briser mes carreaux et celui de la fête, sous le poids d’une encre marine. Une coque à terre roule sur le flanc. Un chavire, me croyez-vous ? Et, celui de misaine épinglant les voitures, le grand mat, quant à lui, vient frapper à ma porte. Personne pour lui ouvrir ; j’aimerais tant qu’il sorte, et le monde navire…
  Une tête me souris, celle d’un rat surprit cisaillé par une vitre, abattu par un sax en plein vol, mi si la sol, et reçu comme un fax d’Eole, mi si l sol sol.
  Je retiens donc mon souffle et le chaos s’éloigne.
  Doucement,  froidement,  l’inquiétude  me  gagne.  Engourdis,   mes   doigts  , par   la   fatigue   et    l’effroi .  Saisies   en   l’air   les   feuilles   se   figent  .  Les   rides   sur   l’eau   se    pa ra lysent  .   L’  air  s’  engou r  dit  ,  s’ i m mob i lis e.  mes m a in s  bl an ch iss  e  nt,  m  a  v u e s e g r i s e  .  e  t  t  o  u  t  d  e vi  e n t  c é   r   a  m  i  q  u  e.

A. Miloch Cineur 2000

Le crépuscule des oubliés


"Je sais : tu ne le connais pas", pourriez-vous lui dire de moi.
Un mot avant votre départ, un mot avant que j’appareille,
Pour elle ou pour lui, de ma part.
J'ai toujours eu horreur du froid.
 
  Par delà l’eau glaciale arctique, un curieux manchot qui se meurt
 D’amour, d’amer, de ses humeurs, garde un regard mélancolique
 Une chimère d’équateur traverse parfois son esprit.
 
  En deçà l’eau glaciale actique, un petit homme qui suffoque
– plus on va plus on manque d’ai –
 Tousse en cascade au mal de mai et là sous les flots se disloque à peine passé le topique.
 
  Derrière, une môme tactique
drôle d’enfant pléonastique
 qui va tranquille en béquillant, laisse un pet s’échaper, un vent
 Mauvais bien sûr, si l’on ppeut dire.

  Pas étonnant que l’océan, gronde à la ronde sa musique.
 Même en parvenant à passer, le plus terrible est avenir.
 
  Avant les maux, givré, caustique, un vieux soudeur qui crachote, qui volcanise et qui s’émiette
dépeint la lune en construction : qui s'endort à demi poutreuse.
A sa lumière notre flotte
Regagne son état empire.

  Après les mots, j’ira, gnostique, envieux soudard qui loufiote,
qui cancanise et se répète
Scotcheur de Lune, tuer un i, au bout d’un verbe, je vous prie. Aller au futur, ça vous va ?

 
Vous dites que je déraisonne
 Mais c’est bien pire : je glaçonne
 
Pas rugissant que l’océan, grogne à l’aronde sa colique.
Pépin de Lune en gestation, jamais nous ne nous parlerons.

  Par delà l’eau glaciale arctique, un édenté mélancolique,
qui ne prie plus, qui reste là à regarder ce qui s’en va de ce corps et qui lui rappelle
son existence d’avant gel. Saints ceux qui partent pour la Lune.
 Oseront-ils penser les plaies de ceux touchés par l’infortune ?

 
En deçà l’eau glaciale arctique, rongeant jusque sous les tropiques
 la tête un peu avant les bras. 
Et les malades se répètent. J’ai toujours eu horreur du froid. Brille Lune, sonnez trompettes, avant que les manchots s’émiettent, je vous écris une dernière fois. 

A. Miloch Cineur 1999

Valse d'Alia

Il y a
   dans l’oreille
                      d’Alia

Trois cloches et un sou doré

Deux brins de folie, 
                     de muguet

                     Un vent doux

   Et au loin

Des plaintes inconsolées

A. Miloch Cineur 2018

Que rien ne change

A l'image de ces visages sur les photographies
Au souffle de chaque souvenir que murmurent les nombres
Au jour qui célèbre la Terre d'une ocre retournée
A l'horloge sans trotteuse et son manège silencieux
Au coeur qui cogne à la seconde, à la cadence jolie
A l'automne qui souffle déjà ses souvenirs d'été
A la belle composée que l'on aime de sa folie
Aux affres profondes, aux blessures d'un soleil licencieux
Aux matins d'un bonheur naturel mille fois chantournés
Au tri dans les pensées, sous le vent, et à l'abri des sombres
J'écrirai les mots simples de cette autobiographie

A.M.C. 2019


Autour du berceau

 
Madamonsieur
Pour ses étrennes
A commandé
Une fourchette
A berlingots
Enguirlandé
Bien comme il faut
Son bio sapin
Eille marmite
Eille lingote
Se fait du vent
Gigot bravo

Madamonsieur
A comment dire
Vissé vers ça
Les ébrechettes
A bousingots
Achalandé
Tout son salon
Comme il se doit
Et tournicote
En attendant
Les faux dévots
Du marengo

L'âne et le boeuf
En restent cois

Madamonsieur
Pour l'occasion
Se gobelette
A l'entournure
Qu'on se rassure
Tout est très beau
Allez, musique !
Vers à la main
Sous le manteau

ça troubadoure
Et sucresale
Autour du pot

L'âne et le boeuf

 Y restent sourds


A. Miloch Cineur 2016

 Conversation

Un cylindre chromé
Un pauvre réservoir
De métal déformé
A bon port desserti
Une boîte à espoir
A la lune ensablée

Démanufacturée

 Au soleil désablée
Tuile à l'oeil averti
Assemblage d'argent
Briqué par l'infortune
Dans les mains de Neptune
La cabane en fer blanc

Alfred Miloch Cineur 2019

Les Moustaches


Sacoche à la main, je me dirigeais vers le quartier Dalesme. Le jour promettait d’être maussade et pluvieux, avec tout ce que la ville compte d’habitudes : des parapluies nuancés de gris, des chapeaux noirs, des valises plus ou moins garées, des égoutteurs sourds, des bruits mouillés de pneumatiques, des regards en captivité, des bancs exclusifs, des odeurs piégées par les eaux, des aubettes muettes, des talons pressés, des diesels mal cadencés, altérés de claquements de portières, quelques plantes que l’on ne regarde pas…
Je cherchais un endroit où poser mon soulier pour refaire les boucles de mes lacets quand j’ai aperçu cette femme. Souriante dans une robe soleil, les bras nus écartés du corps, elle m’invitait d’une main légèrement avancée.
Au-dessus de ses boucles brunes, se détachant de l’azur, un seul mot, une invitation au voyage : V.I.E.N.S.
Bienvenue dans le monde des affiches, où les personnages vous regardent dans les yeux sans avoir peur de vous offenser. Que tu sois noir ou blanc, petit ou grand, femme ou homme, excentrique ou normé, jeune ou vieux… viens ! Là-bas, parasols multicolores, casquettes immaculées, sacs en épis, dancehalls bruyants, bruits mouillés de plongeons, regards détachés, clubs inclusifs, parfums exotiques, poteaux d’arrêts loquaces, talons feutrés, hybrides horlogées, soulignées d’élégants portiers, quelques plantes que l’on ne regarde pas…

Je cherchais un endroit où poser mon soulier pour refaire les boucles de mes lacets, quelque part près de la porte du Cordier. J’ai fait un pas vers le beau temps pour m’incliner devant la réclame. Et j’ai lu. Au pied de l'affiche, écrit en petites lettres capitales blanches comme des nuages : VOYAGES INTERCONTINENTAUX ESPAGNE NIGER SALVADOR.

De quel commerce triangulaire cette icône était-elle l’ambassadrice ? Il fallait dénoncer la supercherie. Salvador comme… J’ai souri. J’ai toujours un marqueur sur moi.
Dali, nous n’avons certes pas fait ce jour moins pluvieux, mais c’est la seule promesse qu’il a tenue.


A.Miloch Cineur - 2017

De la graine

Ça m'a pris à la fin d'un printemps, ou au début d'un été, je ne sais plus bien. En tout cas, c'était en plein  après-midi, alors que je regardais un pré tout ce qu'il y a de plus impressionniste. Quelques fleurs, pour se déployer un peu plus  qu'à l'ordinaire, déroulaient leur tige et tendaient vers le ciel, tant et si bien que forcément, leur corolle finissait de temps en temps par se séparer du reste de la plante. Elles voletaient alors en silence entre les hautes herbes, à ma plus grande joie. Plusieurs fois, ces fleurs étranges se sont posées comme ça, sur le bord de mon chapeau, le bout de mes chaussures ou de la paille qui tenait entre mes dents ; et là, je pouvais bien voir les pétioles enroulés, entre leurs pétailes colorés - bref, ça m'a pris un jour de ce genre-là. Une douleur au creux de la main. C'est ce que je leur ai dit.

*


"Il a la graine."
Il n'y avait pas le moindre doute dans la voix de l'Aïeul. Le père a hoché la tête, fataliste, et la mère s'est énervée. " Fallait s'y attendre ! On ne pouvait pas être une famille normale, comme tout le monde ?"  Elle n'en voulait pas à son fils, mais voilà, quoi, il ne serait pas le médecin ou l'ingénieur qu'elle avait espéré. J'étais pourtant un excellent élève, mais on n'avait jamais vu un "de la graine" devenir avocat ou évêque. Alors, elle est sortie sans me regarder. Le père, lui, a posé une main sur mon épaule avant de la suivre.
Une fois seul avec l'Aïeul, il a regardé ma main. Ma peau allait bientôt se fendiller comme de la terre sèche et une tige de chair allait monter jusqu'au plafond en se ramifiant. Je savais que mon corps servirait à nourrir cette excroissance ; j'appréhendais la formation du feuillage violacé, l'éclosion des  bourgeons veinulés, l'épanouissement des pétales incarnats et sentais déjà la tension de mes nerfs prêts à rompre. Je me voyais flétri, assister impuissant à l'envol des corolles sanglantes qui battaient péniblement l'air âcre de leurs ailes naissantes.
"Tu ne vois pas le monde comme le monde le voit. Tu as la graine, petit", a repris l'Aïeul en me donnant un livret couvert de ce même papier bleu qui protégeait les cahiers d'écoliers. L'opuscule contenait des lignes manuscrites, régulièrement disposées les unes sous les autres.
"Tes premières impressions ?"

*


"Alors ?" s'est inquiétée la mère en me voyant sortir juste avant l'Aïeul, un stylo à la main.
Il a esquissé un sourire.
" Il a dit que cela lui faisait penser à des petits sillons tracés à l'encre sur un champ de papier jauni.
- Ah... Qu'est-ce qu'il va devenir ?
- Un cultivateur, sans doute. Comme son grand-père. Je lui ai donné une charrue."

AMC - 2020

Le bourdon

 

Coupé en morte sève
Poli de perfection
Avant-bras de l’hiver
Rompu depuis longtemps
Aux pas qui nous assemblent
De mes jours soucieux
Fidèle compagnon
Peu importe le temps
De pluie et de Soleil
A la fois canne et glaive
Et de l’humble merveille
Quelle que soit la saison
Témoin silencieux
De mes contemplations
Eprouvé par la terre
Nous cheminons ensemble

A. Miloch Cineur - mai 2020

Juracãn

Tout en il, tout en elle
A l'écoute de tout ce qui peut se raconter sur les tuiles
Attentif au moindre porteur de nouvelles
Arlequine et colombages
Il faut qu'on déménage
L'air à l'écume de sa robe nous caresse la plage

Juracãn on la dit fille de la mer et du vent
Avec son amant, sous leurs grands airs
Outrement, foutremer
Ils dansent

Tout en il, tout en elle
Interlude, rien ne joue, même la mer est d'huile
Il semblerait que l'on souffle dans l'oeil de la belle
Arlequine et colombages
La rumeur vient du large
L'air à l'écume de sa robe nous soulève la plage

Juracãn on la dit fille de la mer et du vent
Avec son amant, sous leurs grands airs
Outrement, foutremer
Ils dansent

Arlequine et colombages
Et plus rien au passage
L'air à l'écume de sa robe nous retourne la plage

A. Miloch Cineur 2015


Exhalaisons

Je délivre en pagaille
Un pétale de rouille
Une boîte à couleurs
Ma bouteille de vent
Et l'automne qui froisse
Le jour d'une écritoire
Une armure de soie
Quelques notes en vrac
Un bel amour en cage
Le printemps qui pendule
Comme un air de la guerre
Un ancien sac à rêves
Un pot de pleurs séchés
Une source-nuage
Un peu d'été qui dort
Un désaccord mineur
Une carafe d'encre
Un moulin à regrets
La corbeille à écrire
Tout l'hiver qui me brûle

A.M. Cineur 2020

Les Cales

J’ai plusieurs fois été édité par la maison Les Cales.
 Il devait être midi et demie, ou treize heures, je ne sais plus. Je ne me souviens pas d’une grimace de Kiki, l'aubergiste - c’est donc que nous avions franchi la porte de notre cantine à une heure raisonnable. Vladimir Kalachkaline, dit Kalach, a tonné son appétit à travers la salle et le gargotier s’est répandu en courbettes en nous indiquant notre table. Emecy a serré la main de quelques habitués et moi, je me suis approché du bar pour jeter un œil aux titres du journal, sous un portrait baroque de Johnny H. et la lumière chaude d’une lampe champignon en pâte de verre artisanale.
 Nous nous sommes assis à la même table que d’habitude, chacun à notre place. Vladimir tournait le dos à la salle et faisait face au tableau mural qui montrait une femme, que l’artiste n’avait pas jugé bon de vêtir, sourire à un saxophoniste de la Nouvelle Orléans. 
 En face de Kalach, Emecy et moi nous installions toujours dos à la cloison. "La place d’Alfred, c’est à gauche, face à la porte", a fait remarquer Kiki à notre invitée du jour, une cadre du ministère qu’il avait pris un malin plaisir à placer du même côté que Kalach, uniquement pour s’amuser de sa gêne devant l’œuvre originale qui nous surplombait, Emecy et moi. Les places n’étaient pas interchangeables, un peu comme à l’Académie française.
 "Que boira la Pléiade, aujourd’hui ?
 - De l’eau du caniveau, comme les autres", a lancé Vladimir à la cantonnade avant de m’interroger du regard sur l’effet produit par sa réplique rituelle. J’ai répondu en levant autant de doigts que de visages réprobateurs et vérifié que la table était bien bancale. La plupart du temps, elle l’était, à notre grande satisfaction. J’ai sorti la feuille de ma poche et l’ai présentée aux deux autres. D’ordinaire, Emecy commentait toujours d’un "pas mal", "pourquoi pas" ou encore "Ah oui" et Kalach hochait la tête avant de me rendre le papier, que je pliais consciencieusement cinq fois sur lui-même et plaçais sous le pied de la table. Vu que nous avions de la compagnie, j’ai abrégé et posé la cale sans l'approbation de mes camarades, en prenant bien soin que l’on ne manque pas de remarquer les lignes manuscrites à l’encre noire. Nous avons déjeuné. Il y a deux choses à savoir pour être édité et surtout lu chez Les Cales. Il faut que le papier soit plus grand que le pied de table et que l’on voie le texte. Ça marche à tous les coups : soit le lecteur est curieux de savoir ce qui est écrit, soit il est perturbé par la taille de papier qui dépasse. Dans les deux cas, votre texte est parti dans la journée. Quelquefois, si la table d’à côté est occupée, ou si vous êtes accompagné, cela n’attend pas le dessert… comme ce jour-là. Notre technique était bien rodée. J’ai appelé discrètement Kalach sur son portable, il s’est excusé auprès de la dame et est sorti "téléphoner". Emecy en a profité pour aller aux toilettes et un peu plus tard, je me suis levé, prétextant profiter de l’absence de mes camarades pour aller régler. En fait nous ne payions pas tous les jours… nous avions une ardoise. Tout le monde de retour à table, nous avons pris un café avant de nous lever pour quitter l'auberge. Kiki nous a gratifiés d’un "au revoir, Messeigneurs" qui marquait son respect de la manœuvre et signifiait que le poème était dans la poche d’un lecteur. Celui du jour a peut-être fini dans une corbeille ministérielle.

 

Rocking chair

J'ai fait le tour de la Terre
Epongé tous ses climats
Maintenant, que vais-je faire
Ecouter Bach ou Mahler
Boire un Koko Panama ?
Me perdre dans un concert
Voir un film au cinéma
Jouer ma vie au poker
Et si je me changeais d'air
 Tout frais d'un nouveau schéma
Monétique à l'ordinaire
A quoi donner le primat ?
Aux cascades, aux fontaines
Au poëme à ta manière
De fleurir ma boutonnière
A l'assonance, au tréma
A l'enfance

A.M. Cineur août 2020

En simple pompe

Les mots fumées
ennuagés
Les mots vapeurs
éparpillés
Les mots mouillés
mezzo chuintés
Les mots d'en bas
Vous entendez ?
Les mots sourds-muets
Vous les voyez ?
Mots composés
Accomodés
Les mots d'amours
Abandonnées
Les mots voiliers
Dépareillés
Les mots fermiers
Les mots de cour
Les bruits de peine
De fin d'été
Vous les sentez ?
Du bout des doigts
Ces mots chez moi
Doux au toucher
Empoisonnés
Je les reçois

AMC Septembre 2020

La voix, la cape et le chapeau

  Elle a dix ans, vingt ans, je ne sais plus et  par conséquent, l'anecdote a l'âge d'être racontée. L'histoire se passe au début du siècle, lors d'une soirée poésie organisée par Sylvestre, un humaniste que j'apprécie. Il m'avait contacté quelques semaines avant pour me demander si j'accepterais de partager trois ou quatre textes pour l'occasion.
J'évite dans la mesure du possible la lecture publique. Je trouve cela gentiment prétentieux et puis, j'ai toujours un peu peur de cette empreinte vocale qui colorie le propos selon l'humeur du jour. Je ne condamne pas, non ; à vrai dire, je m'en moque un peu... Parfois, je me prête à l'exercice mais quand un type lit ce qu'il a écrit, on a tendance, j'ai tendance, à penser que la lecture est proche d'une supposée vérité du texte et cela me gêne... Si vous avez déjà entendu Blaise Cendrars déclamer ses îles, vous savez de quoi je parle ; si non, vous ne perdez rien.
Tout cela pour dire que le poème, il a sa propre voix, que l'on entend quand on le lit. Toutes les autres, y compris celle de son auteur, ne sont que des interprétations, des costumes. La cape et le chapeau.

J'étais arrivé un peu avant le début du spectacle afin de pouvoir saluer Sylvestre et le remercier de s'être chargé de la publication. En coulisses, les nouveaux Baudelaire trinquaient au vin chaud avec les anciens Tardieu ; le monde était en plein travaux... La routine.

Un sidi drapé de noir s'approcha de moi ; bonsoir... coiffé de sombre à large bord et épaulé d'une houppelande de saltimbanque majestueusement mitée, il s'arrêta à ma hauteur et je devinai dans son oeil de rapace qu'il cherchait à poser un nom sur votre serviteur. Qui le reconnut, lui...  et le devina fouiller sa mémoire comme il se déplaçait, par à coups, mû par une espèce de conduction saltatoire. De combien de temps disposa-t-il réellement pour tenter de se retrouver assis autour de la table de chêne brut qui se nappait de nos feuillets manuscrits, vingt ans auparavant, quand nous partagions nos premières encres, je ne saurai le dire... Il fut près, approcha la porte, mais se refusa à en franchir le seuil ; pourtant, je sentais bien qu'à me voir, il se sentait, lui, décoiffé, décapé et les saccades de son regard d'émouchet trahissaient un malaise grandissant. Il fallait qu'il sût. 
- Vous êtes poète, vous aussi ?
Poète, caddie, quidam, je devais être... Il fallait qu'il sût.
De mon sourire le plus naturel, je lui répondis.
- Moi non plus.
La soirée pouvait commencer
J'avais déjà tourné le dos
à la cape et à son chapeau.

Alfred Miloch C. - avril 2010.